Ce premier chapitre part d’un épisode de correction, en apparence mineur, pour faire émerger un critère que le rédacteur débutant ignore encore. Par l’examen de plusieurs phrases, il cherche à nommer ce que les manuels laissent souvent dans l’ombre : non seulement bien dire, mais écrire ce que l’institution peut réellement faire sien.
I. Une phrase rayée d’un trait
Je me souviens d’une note, dans mes premiers mois au sein de l’administration parlementaire. Le dossier était technique, le délai court. J’avais mis dans ce texte tout ce que je savais faire. J’avais fait appel à toutes mes compétences en rédaction administrative. La structure était nette, l’argumentation serrée. J’étais sûr de mon verbe. D’autant plus qu’il s’y trouvait quelques tournures dont j’étais particulièrement fier : elles disaient exactement ce qui devait être dit, sans détour. Des formules dont, j’en étais convaincu, le Secrétaire général administratif, impressionné par la qualité de cette nouvelle plume acérée au sein de son personnel, serait satisfait.
Le document m’est revenu avec plusieurs de ces phrases rayées d’un trait. En marge, une autre formule, d’autres mots, que je devais intégrer, sans discuter.
Je n’ai pas compris tout de suite. J’ai d’abord cherché la faute, comme on fait quand on est corrigé : une imprécision, une lourdeur, un mot impropre. Il n’y en avait pas. Me reprochait-on d’avoir mal écrit ? de ne pas connaître le vocabulaire administratif ? Il m’aura fallu les semaines suivantes, quelques autres ratures sur d’autres notes et sur des comptes rendus d’audience du président, pour commencer à y voir clair. Mes supérieurs me signalaient autre chose : la qualité de mes phrases n’était pas en cause. Il existait une autre question, que je ne m’étais jamais posée. Et mes nombreuses années de pratique de l’écriture journalistique, universitaire et administrative hors institution ne m’avaient donné aucun instrument pour y répondre.
Il faut mesurer ce que cet épisode a d’étrange. Dans presque tous les métiers de l’écriture, la phrase juste et bien faite est le but. Le journaliste la cherche, l’universitaire la polit, l’écrivain en fait sa raison d’être. J’arrivais dans un monde où elle pouvait devenir un problème. Pas un problème de forme, qu’une relecture aurait réglé. Un problème d’une autre nature, qui ne se voyait pas sur la page, et que mes supérieurs, eux, avaient vu tout de suite.
II. Le cas de la phrase exacte
Avant de définir, il faut montrer. Voici une situation recomposée, comme le seront toutes celles de ce livre. Elle part de faits dont j’ai été le témoin direct ou proche. Tout ce qui permettrait d’y reconnaître un dossier précis a été supprimé.
Une administration prépare une note interne d’analyse sur l’état d’avancement d’un programme public. Le rédacteur, consciencieux, écrit ceci : « Le retard accumulé dans l’exécution du programme ne permet plus d’envisager son achèvement dans les délais initialement annoncés. »
Examinons cette phrase avec les critères des manuels. Elle est correcte : la syntaxe est irréprochable. Elle est claire : personne ne peut se tromper sur son sens. Elle est exacte : le retard est réel, documenté, mesurable, et la conclusion est arithmétique. Elle est même prudente, à sa manière : elle ne désigne aucun responsable, ne qualifie aucune faute, se contente de constater. Un professeur de rédaction administrative lui donnerait une excellente note. J’aurais pu l’écrire. Je l’ai probablement écrite, sous d’autres formes, plus d’une fois.
Quelques semaines plus tard, un extrait de la note se retrouve dans l’espace public. Cela arrive. Par quelle voie, peu importe ici. Et la phrase, sortie du document, se met à vivre une vie que son rédacteur n’avait jamais imaginée. Dans la presse, elle devient : l’institution « reconnaît » que le programme n’aboutira pas ; elle « avoue » l’échec ; elle « admet » ce qu’elle « cachait ». Le constat s’est transformé en aveu. La mesure s’est transformée en accusation. Et l’institution se trouve sommée de commenter une position qu’elle n’a jamais prise. Car constater un retard dans une note d’analyse et déclarer publiquement l’échec d’un programme sont deux actes différents. La citation vient de les confondre.
Arrêtons-nous au point qui nous intéresse dans ce chapitre. La mécanique de cet emballement, ce que le moment, le cadre et le public font à un texte, sera décortiquée plus loin dans ce livre. Ce qui importe ici tient en une question : le rédacteur a-t-il commis une faute d’écriture ?
Non. Aucune. Reprenez la phrase : il n’y a rien à corriger. Peu de manuels l’auraient signalée. Aucune relecture formelle ne l’aurait arrêtée. Si la faute existe, et le mot même de faute est ici discutable, elle est d’une espèce que les critères de la bonne rédaction ne détectent pas. La phrase était correcte, claire, exacte. Seulement, elle n’était pas portable. L’institution ne pouvait pas la porter, c’est-à-dire la tenir publiquement comme sienne, en tout lieu, à tout moment, devant tout public, sans se trouver engagée au-delà de ce qu’elle avait décidé d’engager. Le rédacteur avait écrit une bonne phrase. Il n’avait pas mesuré ce qu’elle ferait porter à l’institution le jour où celle-ci devrait la porter seule.
On objectera que la note était interne, et que le rédacteur ne pouvait pas prévoir sa sortie. L’objection est humaine. Elle est aussi exactement ce que ce métier oblige à dépasser. Car c’est une loi d’expérience, que tout praticien vérifie à ses dépens : un document institutionnel n’est jamais définitivement interne. Il peut le rester. Il peut aussi cesser de l’être : par fuite, par procédure, par archive, par simple circulation élargie. Écrire dans une institution, c’est écrire sous cette hypothèse permanente. Pas en paranoïaque, ce qui rendrait toute écriture impossible. En homme averti : chaque phrase doit pouvoir, un jour, se tenir debout hors du document qui la protège.
III. Les deux langages
Nous pouvons maintenant nommer les choses. Cette mise en ordre est l’affaire propre de ce chapitre : les notions qui suivent seront tenues pour acquises dans tout le reste du livre.
Ce que j’appelle écriture administrative, ou langage administratif, désigne l’ensemble des règles, des usages, des formes et des procédés qui permettent à une administration de produire des documents corrects, réguliers, lisibles et conformes à ses missions. C’est un savoir considérable, et rien dans ce livre ne doit être lu comme une manière de le déprécier. Savoir ordonner les idées dans une note, choisir la formule appropriée dans un rapport, respecter les circuits et la hiérarchie des destinataires, bannir l’imprécision, donner au texte la forme attendue : tout cela s’apprend et se transmet, tout cela s’évalue, et les manuels qui l’enseignent font œuvre utile2. J’ajoute, pour l’avoir vérifié en formant de jeunes rédacteurs, que cette maîtrise est plus rare qu’on ne croit et qu’elle demande des années. L’écriture administrative n’est pas le degré inférieur de quoi que ce soit. Elle est le socle, et un socle exigeant.
Ce que j’appelle langage institutionnel commence ailleurs. Il commence quand l’écriture cesse d’être seulement une question de forme pour devenir une question d’autorité, de prudence, de responsabilité et d’effets. Il ne s’intéresse pas d’abord à la qualité du document, mais à ce que ce document peut faire. Pas à ce que la phrase dit, mais à ce qu’elle engage. Il oblige à des questions que l’écriture administrative ne pose pas, parce qu’elles ne relèvent pas d’elle : cette phrase peut-elle être assumée telle quelle par l’institution ? Expose-t-elle une autorité au-delà du nécessaire ? Ferme-t-elle une possibilité qui devait rester ouverte ? Transforme-t-elle une réserve en accusation, une information exacte en risque ?
La frontière entre les deux ne passe pas où l’on croit. Elle ne sépare pas des types de documents : la même note relève des deux à la fois. Elle ne sépare pas des niveaux hiérarchiques : le rédacteur débutant y est confronté dès son premier compte rendu, même s’il ne le sait pas encore. Elle ne sépare pas non plus le simple du complexe : la phrase de notre cas était simple. La frontière passe à l’intérieur de chaque phrase, entre deux questions qu’on peut lui poser. Est-elle bien écrite ? C’est la question du langage administratif. Peut-elle être portée ? C’est la question du langage institutionnel. La première trouve des réponses abondantes dans les livres. La seconde repose d’abord sur le jugement. Et parfois le jugement d’une personne, le jugement d’un instant.
Il faut insister sur un point, car il commande tout : le second langage ne remplace pas le premier, il s’y ajoute. Une phrase mal écrite n’est jamais portable, car l’institution ne peut pas assumer le confus, l’incorrect ou l’approximatif. La maîtrise administrative reste donc la condition d’entrée. Mais l’inverse est faux, et c’est toute la découverte : une phrase parfaitement écrite peut être non portable. La qualité rédactionnelle est nécessaire, mais elle n’est pas suffisante. Entre le rédacteur d’exécution, qui produit des documents corrects, et le rédacteur institutionnel, qui pèse des paroles engageantes, la différence n’est pas un supplément de talent. C’est un changement de critère.
IV. Un changement de critère, non de degré
Cette formule demande qu’on s’y arrête, parce qu’elle heurte une idée répandue, y compris chez les rédacteurs eux-mêmes : l’idée que le langage institutionnel serait l’écriture administrative portée à sa perfection. Un peu plus de doigté, un peu plus de métier, bref un degré de plus sur la même échelle. Si c’était vrai, il suffirait d’écrire toujours mieux pour écrire institutionnel. L’expérience dément cette idée chaque jour, et notre cas l’a montré : la phrase fautive était excellente. On ne la rendait pas portable en l’écrivant mieux. On pouvait même soutenir que sa qualité aggravait son cas : une phrase nette et frappante se détache, se retient, se cite. Et la citation est le premier véhicule de l’exposition. J’ai appris à me méfier de mes meilleures phrases : ce sont celles que les autres emportent.
Changer de critère, cela signifie que la même phrase reçoit deux verdicts indépendants. Ils peuvent coïncider ou non. Correcte et portable : le cas heureux, et le plus fréquent. Incorrecte et non portable : le cas banal, que la relecture élimine. Incorrecte mais portable : le cas rare de la maladresse sans danger, qui choque l’œil sans rien engager. Et enfin correcte mais non portable : le cas qui nous occupe, le seul vraiment dangereux, parce qu’aucun instrument de la bonne rédaction ne le signale. Le danger institutionnel est invisible aux critères administratifs. Voilà, en une ligne, la raison d’être de ce livre.
Qu’est-ce donc qu’une phrase portable ? Je m’en tiens ici à la définition d’usage, celle que le praticien applique sans la formuler : est portable une phrase que l’institution peut tenir pour sienne à tout moment et devant tout public, sans se trouver engagée au-delà de ce qu’elle a délibérément choisi d’engager. Chaque morceau de cette définition pèse. « À tout moment » : le texte survit à son contexte, et ce qui était opportun le jour où il fut écrit peut devenir accablant six mois plus tard. « Devant tout public » : le document circule au-delà de son destinataire, et la phrase écrite pour un directeur sera peut-être lue par un journaliste, un juge, un adversaire. « Délibérément choisi » : l’institution a parfaitement le droit de s’engager, de trancher, d’affirmer. Le problème n’est jamais l’engagement. C’est l’engagement subi, celui que la phrase impose sans que personne l’ait décidé. Il faut ajouter, car le chapitre 3 y reviendra, que ces deux verdicts n’ont pas la même stabilité. Le verdict administratif est acquis une fois pour toutes : une phrase correcte le reste. Le verdict institutionnel peut être défait par les événements : une phrase portable aujourd’hui peut cesser de l’être demain, si le contexte bascule entre l’écriture et la lecture. La frontière entre les deux langages n’est donc pas une ligne tracée une fois pour toutes. Elle bouge avec le monde, et c’est aussi pour cela qu’elle relève du jugement.
On voit alors ce que ce critère exige du rédacteur, et qu’on ne lui demandait pas avant : un déplacement du regard. Le rédacteur d’exécution regarde sa phrase depuis sa table, en la comparant aux règles. Le rédacteur institutionnel doit la regarder, en plus, depuis tous les lieux où elle pourrait un jour se trouver : la table du destinataire, mais aussi la colonne d’un journal, le dossier d’un procès, la bouche d’un contradicteur. Écrire institutionnel, c’est relire chaque phrase avec les yeux de ceux qui ne lui voudront pas du bien. Exercice étrange, presque contre nature pour qui aime écrire : il revient à traiter sa propre phrase comme une pièce que l’adversaire pourrait utiliser. Mais c’est exactement le service que mon supérieur m’avait rendu d’un trait de plume. Il avait lu mon texte avec d’autres yeux que les miens, et il avait vu ce qu’il pouvait devenir.
V. Les faux procès de la portabilité
Il reste à écarter trois malentendus. Ils se présentent toujours à ce point du raisonnement, et chacun, s’il s’installait, fausserait la suite du livre.
Le premier consiste à confondre la portabilité avec la fadeur, et le langage institutionnel avec la langue de bois. Si la phrase engageante est dangereuse, ne suffit-il pas de n’écrire que des phrases qui n’engagent rien ? Beaucoup d’administrations ont, de fait, glissé sur cette pente. C’est elle qui a donné au langage public sa réputation de vide. Mais cette solution n’en est pas une : une institution dont aucune phrase ne porte rien devient une institution qui ne dit rien. Elle ne remplit plus sa fonction, qui est de décider, d’informer, de rendre compte. La phrase vide est un échec, symétrique de la phrase imprudente. Le critère de portabilité ne demande pas d’engager le moins possible. Il demande que l’engagement soit mesuré et voulu. Toute la différence est là. On verra plus loin que la nuance institutionnelle, bien conduite, est une technique de précision, pas un art de l’esquive.
Le deuxième malentendu consiste à croire que ce critère autorise à toucher aux faits. Il n’en est rien, et ce point ne souffre aucune souplesse : le langage institutionnel ne consiste jamais à mentir, ni à maquiller, ni à déguiser. Une institution qui falsifie se détruit, plus sûrement encore que celle qui s’expose. L’exposition se gère ; la falsification se paie sans fin. Dans notre cas, la question n’a jamais été de nier le retard du programme. Le retard était réel, et l’autorité devait le connaître. La question était de savoir sous quelle forme ce réel pouvait entrer dans un document. C’est une question de formulation et de cadre, pas une question de vérité. La distinction peut sembler fragile. Elle est en réalité la ligne de partage de toute cette pratique, et l’on y reviendra. Savoir ce qu’on fait d’une vérité qu’on ne peut ni taire ni lâcher telle quelle, c’est précisément la matière du discernement.
Le troisième malentendu serait de croire le problème résolu parce qu’il est nommé. Savoir qu’il existe un critère de portabilité ne dit encore rien de la manière de l’appliquer. Qui décide qu’une phrase est portable ? Au nom de quoi ? Avec quels instruments, puisque les manuels n’en donnent pas ? Et d’abord, avant toute phrase : au nom de qui écrit-on, au juste, quand on écrit pour une institution ? Car dans l’épisode qui ouvre ce chapitre, un détail aurait dû me frapper plus que les ratures elles-mêmes. Quand il a fini par me parler, mon patron m’a dit : « nous ne pouvons pas écrire cela ». Nous. Ce pluriel, que je pris alors pour une formule, était en réalité toute l’affaire. Mes phrases n’étaient pas rayées parce qu’elles étaient miennes et mauvaises. Elles étaient rayées parce qu’elles ne pouvaient pas être nôtres. Restait à comprendre qui était ce « nous », et ce que devient une phrase quand celui qui l’écrit n’est pas celui qui parle.
C’est l’objet du chapitre suivant.